Jusqu'en 1924, André Gide était une âme égarée que l'on pouvait encore sauver. Ses écrits étaient certes hantés par l'homosexualité, mais cette préoccupation se trouvait mise en scène, et donc mise à distance, sous couvert de fiction, selon des procédés littéraires qui en désamorçaient quelque peu le caractère subversif. Cependant, quelques amis avisés virent bientôt sur quelle pente Gide s'était engagé. Dès lors, Claudel, Mauriac, Du Bos, Ghéon tentèrent de faire pression sur lui. Mais en 1924, après l'échec ultime d'une pieuse ambassade chez l'écrivain pour empêcher la parution de Corydon, se trouvant à bout d'arguments, Jacques Maritain concluait à regret : "L'intelligence est passée du côté du diable."
Le 27 mai, une fois de plus, l'intelligence s'est trouvée du côté du diable. Dans la grande tradition médiévale était organisée une disputatio dans la cathédrale de Rouen. Le débat, retranscrit dans un livre récent, portait sur le sujet : "Homme, femme, quelle différence ?" Véronique Margron, théologienne, s'inscrivit en faux contre les gender studies, affirma le caractère naturel de la différence des sexes, et s'appuya pour ce faire sur la Genèse, dont elle proposa une lecture extensive. Mais, en 2011, dans un pays laïque comme la France, fonder une politique des sexes et des sexualités sur des histoires antédiluviennes, avec des hommes en glaise, des pommes maudites et des serpents qui parlent, ce n'est pas très facile. Aussi eut-elle beaucoup de peine à justifier ses arguments.
Face à la théologienne, Eric Fassin était donc dans le rôle de l'avocat du diable. Comme il le montra, "beaucoup sont tentés de présenter le mariage et la famille, sans craindre le paradoxe, voire l'oxymore, comme des institutions naturelles". Or, les positions catholiques en la matière sont bien souvent contradictoires. En effet,"l'Eglise reste fondée sur un ordre "contre nature", puisque le sacerdoce est réservé aux hommes, et que les prêtres sont interdits de sexualité. Autrement dit, on célèbre la naturalité de la différence des sexes dans le discours pastoral, et on l'interdit dans l'organisation ecclésiale." Par ailleurs, si la différence des sexes, et l'hétérosexualité qui semble en découler, est naturelle, pourquoi l'Eglise met-elle tant d'énergie à en faire une norme absolue ? N'est-ce pas parce qu'elle craint que ces données "naturelles" ne le soient pas tant que cela, justement ? Véronique Margron tenta désespérément de se raccrocher au "roc du biologique", mais elle oublia, ce faisant, que les rocs eux-mêmes ont une histoire, qu'ils peuvent surgir un jour, à la faveur d'une éruption, bouger avec les glissements de terrain, s'éroder au fil des siècles, comme les certitudes...
Il faut dire que pour l'Eglise les choses étaient mal engagées. A-t-on idée, aussi, d'affirmer le caractère "naturel" de la différence des sexes à l'occasion de la fête annuelle de Rouen consacrée à... Jeanne d'Arc ? Comme icône de la différence des sexes, on a vu mieux ! Mais les récentes polémiques sur les gender studies et les manuels scolaires, inspirées par le Vatican et relayées par Christine Boutin, ont soulevé la question : en matière de sexe et de sexualités, veut-on vraiment l'égalité ? De ce point de vue, loin d'être l'avocat du diable, Eric Fassin fut en fait l'avocat nécessaire de la "démocratie sexuelle".
HOMME, FEMME, QUELLE DIFFÉRENCE ? d'Eric Fassin et Véronique Margron. Editions Salvator, "Controverses", 128 p., 12 €.