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Homophobie : retour sur une « imputation »
(06-07-2004)

C'ÉTAIT À LA MI-MAI. Rompant un long silence pour dire son opposition au « mariage homosexuel », Lionel Jospin posait d'emblée ceci : « Je vois s'esquisser une nouvelle tentation bien-pensante, voire une crainte de l'imputation homophobe qui pourraient empêcher de mener honnêtement la discussion. On peut pourtant réprouver et combattre l'homophobie, tout en n'étant pas favorable au mariage homosexuel, comme c'est mon cas » ( Le Journal du dimanche du 16 mai).

Sous la plume de l'ancien premier ministre, ces mots ne devaient apparemment énoncer qu'une simple mise en garde préliminaire. Or ce prudent protocole en forme de dénégation révélait, à sa manière et comme par défaut, l'actuel redéploiement de la question homophobe en son urgence politique et intellectuelle.

Mettre en rapport ce que M. Jospin, avec d'autres, semble tenir pour séparé, et articuler le combat contre les violences (verbales et physiques), d'un côté, à la revendication de l'égalité en droit, de l'autre : tel fut pourtant, dès l'origine, l'objectif de la poignée d'intellectuels et de militants qui élaborèrent le concept d'homophobie. « On aura beau aimer les homosexuels, le refus de l'égalité reste au principe de l'homophobie », assurait ainsi le sociologue Eric Fassin dans un volume fondateur intitulé L'Homophobie, comment la définir, comment la combattre (Editions Prochoix, 1999). Récemment, un « Manifeste pour l'égalité des droits », publié dans Le Monde du 17 mars, a réaffirmé cette conception d'un « continuum » homophobe : refusant la « définition restrictive » de l'homophobie, il affirmait que celle-ci désigne non seulement la « haine à l'encontre des homosexuels », mais aussi « toute politique discriminatoire à leur égard », notamment en matière de mariage et d'adoption.

Il est possible de tenir ce raisonnement pour une pure manoeuvre rhétorique, visant à clouer le bec de quiconque s'opposerait aux dites revendications. Elle existe bien cette « imputation » qui vaut intimidation. On peut aussi constater la brutalité inouïe des réactions, à l'occasion de chaque nouvelle bataille juridique en ces domaines, et concevoir que cette concomitance puisse n'être pas tout à fait le fruit du hasard.

En a témoigné, naguère, le fameux slogan entendu dans certains défilés hostiles au pacs - « Les pédés au bûcher ! » Comme en témoignent, aujourd'hui, les deux mille lettres reçues par Noël Mamère après la célébration d'un « mariage gay » à Bègles. Devant la trivialité injurieuse (et menaçante) d'une telle « correspondance », comment ne pas admettre la réalité d'une exécration qui s'exprime un peu partout et de mille manières, jour après jour, on le sait, mais qui s'exaspère aussi singulièrement, jusqu'à l'obscène, à chaque pas supplémentaire, ne fût-il que virtuel, vers l'égalité des droits ?

RÉVOLUTION POUR LES CORPS ET LES ESPRITS

« Au commencement, il y a l'injure », et ce n'est pas d'hier que l'offense a, pour les homosexuels, « la force d'un pouvoir constituant », avait prévenu Didier Eribon dans ses Réflexions sur la question gay (Fayard, 1999). On ne compte plus les associations de convivialité où se réfugie une jeunesse gay et lesbienne qui tend à faire mentir les prophètes de la « dépolitisation ». Au-delà des mots, des gestes cruels, voire meurtriers (à Noeux-les-Mines, en janvier, un jeune homme a été brûlé vif parce qu'il en aimait un autre), la notion d'homophobie veut aussi marquer une autre démarche, en positif : la volonté de porter le débat sur le terrain de l'adversaire (le « bon sens hétéro »), afin d'impulser, pour les corps et dans les esprits, une révolution.

A l'université (dans le séminaire « Sociologie des homosexualités » de l'EHESS, à Paris, ou dans le DESS « Genre et sexualités » de l'université de Reims), comme dans les associations (commission « Homophobie » d'Act Up), chercheurs et militants déconstruisent la généalogie culturelle des rapports de genre qui divisent et ordonnent notre société. Ce qui se trouve remis en question, ici, ce n'est pas la différence des sexes en tant que telle, mais plutôt le processus symbolique qui a conduit à hiérarchiser aussi bien les genres (la « domination masculine ») que les sexualités (la « logique hétérocentriste »), pour faire des relations entre un homme et une femme l'horizon indépassable du commerce amoureux.

« L'hétérosexualité, c'est mieux », affirmait Edith Cresson en 1991, et c'est de cette petite phrase que Louis-Georges Tin est parti, lors d'une conférence organisée à l'occasion de la « Journée nationale de lutte contre l'homophobie », le 27 avril à l'Ecole normale supérieure (Paris), pour passer au crible les différents arguments (anatomiques, psychiatriques, religieux...) habituellement mobilisés au service de cette doctrine : « Tout comme l'homosexualité, l'hétérosexualité demeure aujourd'hui un phénomène largement inexpliqué », a conclu le jeune chercheur, qui a par ailleurs dirigé le Dictionnaire de l'homophobie (PUF, 2003).

En moins d'une décennie (le terme n'entre dans le Petit Larousse qu'en 1998), le chemin parcouru aura été considérable, qui a fait passer l'homophobie du domaine des « faits divers » (recensés dans des publications comme le mensuel Têtu, par exemple) à celui des engagements associa-tifs, pour la mener enfin au royaume de la théorie - déjà consacrée par un « Que sais-je ? » (Daniel Borrillo, PUF, 2000). Et l'on ne comprend rien au calendrier des luttes qui rythment la « longue marche » vers l'égalité des droits, si l'on ne saisit pas que, sous-jacent à ces combats (pacs, pénalisation des injures, mariage, adoption...), il y a un point de vue singulier, une visée sur le monde propre à ce paradigme inédit : le concept d'homophobie.

Celle-ci ne saurait donc se réduire à une simple « imputation ». Désormais, reprenant nombre de questionnements autrefois portés par les mouvements féministes, cette notion cruciale bouscule préjugés sociaux et évidences familialistes, met en crise les savoirs établis (la psychanalyse et son oedipe, l'anthropologie et ses structures de la parenté...), et va même jusqu'à menacer d'implosion les corpus politiques traditionnels.

Deux exemples. A droite, songeons seulement à l'UDF : « Le vieil esprit de la démocratie chrétienne leur impose toujours un certain modèle familial. Ils sont très mal à l'aise sur ces questions. Chez eux, c'est le silence radio... », ironise-t-on parmi les militants de l'association « Gay Lib » (UMP). A l'extrême gauche, enfin, on fait parfois le grand écart entre une longue tradition antisexiste/libertaire et la tentation de s'adapter à l'air du temps. Ainsi de la LCR, dont l'organisation de jeunesse a signé la « plate-forme pour l'égalité des droits », tout en étant visiblement séduite par la radicalité d'un certain islam politique. Et si quelques-uns de ces militants se sont retrouvés au meeting organisé par la liste Euro-Palestine, le 8 juin au Palais des sports, juste avant les dernières élections européennes, ils auront dû s'accommoder de cette présence surprenante : sur scène, aux côtés de Dieudonné, c'est le pamphlétaire Alain Soral, homophobe patenté, qui était là pour animer la soirée.

Jean Birnbaum
(Le Monde - www.lemonde.fr)


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